Si l'histoire du jazz m'était contée: Bird, Dizzy et le Bebop (Partie 8)

Publié le par y.

Trêve de plaisanterie. Il était temps que je reprenne ce merveilleux conte musical que j’avais un peu laissé en sommeil depuis le 14 janvier dernier.

 

 

Bref rappel des épisodes précédents :

1/ Les Racines du Jazz.

2/ La Nouvelle Orléans.

3/ Le jazz Hot.

4/ Louis Armstrong.

5/ Le temps du swing (1930-45) : Art Tatum et Fats Waller.

6/ Duke Ellington.

7/ le swing de Count Basie. 

 

 

Et désormais, l’épisode 8 consacré au Bebop, et tout particulièrement à deux figures emblématiques de ce courant musical, Charlie « Bird » Parker et Dizzy Gillespie !

 

 

Les précurseurs. La modernité dans le jazz n’est pas uniquement l’apanage des musiciens d’après guerre, même s’ils en font souvent leur credo. La volonté de recherche, la création sont peut être des actes moins conscients avant 1940, car mêlés au souci de ne pas se couper du public populaire.

Les innovations harmoniques découlent d’Art Tatum et d’Ellington (qui préfigure Monk), mais les pianistes Mary Lou Williams et Nat King Cole (qui pose les bases du trio) auront de l’influence sur leurs cadets. Coleman Hawkins, au saxophone, ouvre, à la suite de Tatum, la voie royale des substitutions harmoniques …

 

 

Le bebop : érosion d’un style, éclosion d’un autre. La routine, les conditions sociales, la guerre (et les nombreux musiciens enrôlés dans l’armée) et les restrictions, les frais de voyage plus élevés et l’arrivée de la télévision mettent les grands orchestres de danse en difficulté. La plupart des dancings ferment leurs portes à partir de 1947. Seuls subsitent avec peine quelques big bands renommés comme ceux de Duke Ellington, de Count Basie,de Woody Herman et quelques autres.

A cause de la grève du syndicat des musiciens de 1942 et 1943-44 , la gestation du nouveau style de jazz, le bebop, ne sera pas documentée discographiquement (si l’on excepte quelques radios ou enregistrements privés). Le bebop, ou bop, émerge réellement à partir de 1944 à la suite des rencontres et échanges entre de jeunes musiciens, dès 1940, tels Dizzy Gillespie, Thelonious Monk, Kenny Clarke et Charlie Christian, qui est en quelques sorte l’initiateur de la guitare électrique. Ces échanges se déroulent particulièrement au Minton’s Playhouse et au Monroe’s Uptown House à Harlem. Les clubs de jazz de la 52ème rue à New York vont être l’épicentre du bop.

Cette musique concède peu au public et n’est pas vraiment faite pour être dansée. Au départ, c’est une musique d’initiés, pour une élite de musiciens faisant appel à la virtuosité instrumentale, et à une décomposition harmonique complexe. Aussi l’arrivée du bebop va-t-elle provoquer une scission importante chez les amateurs et critiques. Les partisans du jazz classique soutiennent que le bebop et les courants ultérieurs ne sont pas du jazz, comme en France le critique et historien Hugues Panassié et son Hot Club de France. Ils surnomment « raisins aigres » les farouches partisans de la modernité qui les surnomment en retour les « figues moisies ».

Il faut également garder en mémoire qu’une partie des musiciens noirs ne se retrouvaient plus dans le swing, tel qu’il pouvait être joué par les grands orchestres blancs. Plus les critiques de jazz faites par des blancs qui ne voulaient pas reconnaître l’évolution du jazz vers le bebop…

Charlie Parker.  La grande et charismatique figure du bebop est bien sûr le saxophoniste alto Charlie Parker (1920-1955). Surnommé « Bird » (oiseau), il est issu de cette tradition de Kansas City fortement ancrée dans le blues et fait ses classes dans les big bands de Jay McShann, Earl Hines et Billy Eckstine. Après s’être associé à Dizzy Gillespie dès 1944, il forme un quintette en 1947 (avec notamment Miles Davis à la trompette). Il se produit en France en 1949. Ses problèmes de drogue lui font mener une vie erratique qui dessert quelque peu sa carrière professionnelle, mais n’altèrent en aucun cas son étonnante inspiration. Il ne verra cependant pas son 35ème anniversaire. Grâce à son imagination, son esprit novateur et sa grande technique, il crée une façon de phraser nouvelle, très véloce (doubles croches, fréquents doublements de tempo) et aux lignes mélodiques assez sinueuses et décorées. Le son et le phrasé de Bird sont très différents de ceux de Benny Carter et Johnny Hodges, ses deux grands prédécesseurs à l’alto. Improvisateur créatif et fécond, énergique et éxubérant, il sait garder, dans ses passages plus techniques, une certaine chaleur, un feeling et un swing, comme il le démontre tout particulièrement sur le blues dont il est l’une des grands interprètes. Son influence, considérable sur les tous les instrumentistes des années 1940-1950 (Sonny Stitt, James Moody, Lou Donaldson, Cannonball Adderley, Eric Dolphy, Ornette Coleman, Sonny Rollins, John Coltrane, Bud Powell, Max Roach ..) est comparable à celle d’Armstrong pour les décennies précédentes.

 

 

Dizzy Gillespie. Comme Parker, l’autre personnage phare du bebop, le trompettiste John Birks « Dizzy » Gillespie (1917-1993) a émergé au sein de big bands swing renommés : Teddy Hill, Cab Calloway, Earl Hines (où a lieu sa première rencontre historique avec Charlier Parker en 1943). Il suit Billy Eckstine dans son grand orchestre en 1944, co-dirige une petite formation avec Oscar Pettiford sur la 52ème rue puis, avec Parker, enregistre enfin en 1945 les premières faces historiques du bop. Il a le culot de fonder un big band en 1946, à l’époque où tous les autres chefs d’orchestre abandonnent la grande formation, et tient bon jusqu’en 1950. Dorénavant, il se produit en soliste, en petite ou grande formation et parcourt le monde. Son jeu, brillant et acrobatique, procède d’une grande connaissance harmonique, déroulant inventivement d’incroyables arabesques. Si Parker, compositeur occasionnel, est surtout un improvisateur, Gillespie a plusieurs cordes à son art : trompettiste, chanteur, compositeur, arrangeur, chef d’orchestre, faisant souvent passer auprès auprès du public la difficulté de sa musique par ses qualités de showman et son humour. Son grand orchestre renouvelle complètement le langage du big band et traumatise complètement le public parisien qui a la chance de l’entendre en 1948 à la Salle Pleyel. Sont passés en ses rangs des musiciens aussi prestigieux que Thelonious Monk, John Lewis, Milt Jackson, Kenny Clarke et John Coltrane. Excellent compositeur (Night in Tunisia, Con Alma), Gillespie est aussi l’initiateur du latin jazz moderne. On a souvent trouvé une filiation au jeu de trompette de Gillespie, de disciples en disciples depuis les débuts du jazz. Elle vaut ce qu’elle vaut, et j’avoue en être un partisan :

King Oliver => Louis Armstrong => Roy Eldridge => Dizzy Gillespie.

Publié dans Let the music play

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Christian 20/03/2007 21:41

Sympa ta petite histoire du Bop ! Bon, je vais faire comme Gaston - couper les cheveux en quatre - mais dommage que tu n'ai pas rajouté un ou deux pianistes (Monk, Bud Powell)...
Et c'est vrai que le blog de Gaston est une merveille : passion et style comme dit Milady, qui a raison d'être jalouse :)
Sinon pour les trompettistes, n'oublions pas Clifford Brown qui aurait pu, en vivant un peu plus longtemps le fainéant, amener cet instrument je ne sais où... A l'instar d'ailleurs de son infortuné collègue Booker Little, version de Clifford en plus triste...

y. 21/03/2007 11:20

En tant qu'apprenti souffleur, c'est un choix délibérement orienté :-)
Et oui, effectivement, clifford brown aurait pu faire encore plus de choses, s'il n'y avait eu cet arbre sur le bas côté de la route ... Mort à 26 ans, c'est une perte pour la musique ... J'aime beaucoup d'ailleurs la version de "I've got you under my skin" de Clifford Brown et Dinah Washington. 

Milady 20/03/2007 07:59

Le blog de Gaston est une petite merveille... tout y est : l'érudition, la passion, le style... je suis JALOUSE !!!Quand je pense que je ne l'ai toujours pas mis en lien sur le Jazz Coin...

y. 20/03/2007 09:35

Quelle modestie lady domi ... tu ne t'en tires pas mal non plus. Chacun son style et sa manière de faire partager sa passion. Entre vos blogs, le mien et ceux des afficionados du royaume trognesque, on a un beau panel de ce que peut être le jazz et la musique en général. Je m'y régale.
Prochain article dimanche, et ce sera un " Who's who ?". Un indice par jour jusqu'à ce que le nom du musicien soit trouvé !

gaston 19/03/2007 22:37

bon, la filiation des trompettistes y a rien à dire. Quand même, il y a , à mon avis , une profonde différence entre king oliver/ roy eldridge d'un côté et louis armstrong et dizzy de l'autre. king o. et roy étaient de magnifiques musiciens mais qui , s'ils l'enrichissaient et le portait à un point d'incandescence, ne modifiaient pas fondamentalement le style de musique dont ils étaient issus. nouvelle orléans pour papa king et swing dérivé d'armstrong pour roy. Différemment louis et dizzy créent un monde musical radicalement nouveau qui influencera tout le monde de leur époque, trompettistes comme les autres musiciens. il me semble qu'il y a une différence de nature esthétique, une rupture radicale que font diz et satchmo ( qui fait qu'après eux rien ne sera plus pareil ) qui n'existe pas , quelques soient leurs mérites ( qui sont immenses), chez king oliver et roy eldridge. bon je coupe les cheveux en quatre. et ça peut se discuter à l'infini. en tout cas bravo pour ton travail. 

y. 20/03/2007 00:12

Oui la filiation est un raccourci un peu accéléré, je l'avoue. Et effectivement, dizzy et satch apportent en plus de leur musicalité un profond changement musical, qui n'a pas influencé que les trompettistes. D'ailleurs, il n'y a qu'à avoir par la suite, les chanteurs qui se mettaient à chanter comme satch ou même à s'habiller comme lui ... d'ailleurs, c'est à son époque que le soliste -improvisateur prend une place prépondérante qu'il ne quittera plus par la suite. Je suis donc en tout point d'accord avec toi :-)
Mais pour susciter une éventuelle cascade de commentaires, placeriez-vous Miles Davis, Freddie Hubbard dans cette filiation ?
Voici mon humble avis:
-Miles Davis a su en tout temps renouveller sa musique, débutant auprès de bird au bebop, passant ensuite au cool, le jazz-rock fusion, le jazz des 80s, et terminant par un improbable mais délicieux album emprunt de hip hop "Fantasy". Je le mets dans cette filiation à la suite de Dizzy Gillespie.
- Freddie Hubbard (un de mes trompettistes préféré, notamment son interprétation de red clay -j'en ai déjà parlé il y a quelques mois). J'adore le son et le timbre de sa trompette, et peut être que je me trompe, mais je trouve une certaine ressemblance avec un son "armstrongien", notamment dans les aïgus.  Peut être est-ce la raison pour laquelle on ne voit jamais apparaitre son nom dans ce raccourci généalogique que l'on peut découvrir au détour de rubrique et bouquins de jazz.
Mais en même temps, so what ? on s'en moque bien des arbres généalogiques ... L'important c'est que cette musique soit jouée avec passion ... quelque soit son époque ou affiliation.
Allez je m'arrête pour ce soir et dès demain je vais faire un tour sur ton blog gaston. Bonne soirée !