Bruits et musiques de l'univers citadin et réédition du livre "New York" de William Klein

Publié le par y.

Ci-dessous quelques extraits de deux interviews de William Klein réalisé l'un par Jeanne Fouchet et paru dans la revue trimestrielle de la Cité de la Musique de Paris, et l'autre par Natacha Wolinski à l'occasion de la réédition de son livre "New York" (1956) et qui avait à son époque révolutionné l'art des images.

Concernant le premier article, j' ai particulièrement aimé ses explications concernant les liens forts entre ses films et ses photographies, et les bruits et musiques de l'univers citadin.

Je considère la musique comme une des expressions les plus fidèles de la vie, et la ville urbaine en est une de ces expressions les plus marquantes, notamment New York, de jour comme de nuit.  Je ne saurais d'ailleurs trop vous conseiller d'écouter le titre "High Speed Chase" tiré de l'album Doo-Bop de Miles Davis où le son de sa trompette se mèle avec les klaxons des taxis, les bruits de la ville...

J'ai aussi beaucoup aimé son souvenir de New York sous la neige... ça me rappelle mon premier week end sous la neige à New York lors de la tempête de neige du 22/23 Janvier 2005, avec deux amis fraîchement débarqués de Paris, Alex et Maurice. 

Maintenant place aux quelques extraits de l'interview ...

Premier article

Quelle place la musique occupe-t-elle dans votre vie ?

" ... Je constate que plus je vieillis, plus je me rattache aux vieux standards que j'écoutais à la radio quand j'étais gosse, des auteurs comme Cole Porter, Irving Berlin, Richard Rogers, Gershwin. Et je suis épaté par le génie des textes. J'ai aussi grandi avec le jazz. La radio, à l'époque, en était pleine... "

La musique peut-elle donner une identité à la ville ?

" Si je pense au cinéma, chaque film sur New York commence avec des images de gratte-ciel,les embouteillages, la rue, et puis, comme dans Gershwin, la musique "Grande Ville" comme des ouvertures d'opéra. Et c'est parti. Et toujours Gershwin ! Il a fait de ces artistes juifs venus de Russie, de Pologne ou de Hongrie et dont la musique a fait l'Amérique. Mais c'est la même chose pour le cinéma hollywoodien et tous ces producturs hongrois, autrichiens, polonais. Il y avait un studio à Hollywood où se trouvait un grand panneau: " Il ne suffit pas d'être hongrois. Il faut aussi avoir du talent."

Dans vos films et dans vos photos, on croit entendre tous les bruits de la ville, notamment dans votre livre sur New York.

C'étaient mes premières photos, je voulais en faire un livre, une sorte d'autobiographie photographique. J'ai montré les images aux éditeurs new yorkais qui m'ont dit: " C'est pas des photos, c'est de la merde et ce n'est pas New York, c'est un slum", et je leur ai répondu: " Mais New York est un slum".

Qu'est ce que c'est un slum ?

C'est la zone. Ces éditeurs habitaient la 5ème avenue et leurs bureaux étaient sur Madison, et ils n'ont jamais mis les pieds dans le Bronx ou dans le Queens ! Alors ils ont refusé ce bouquin. Aussi parce qu'à l'époque, on ne faisait pas de livres comme ça, des livres d'humeur, des essais photographiques. Quand je suis arrivé en France, j'ai découvert la collection Petites Planètes publiée par le Seuil. Je suis allé voir Chris Marker, l'inventeur de la collection, qui a été emballé et a exigé que le livre soit publié sinon il claquait la porte ! Ce que Le Seuil ne pouvait supporter. D'ailleurs, Marker en a fait un petit film dans lequel il a mis une musique de Varèse où il y avait en effet, tous les bruits de la ville, les klaxons, le traffic ... Comme dans beaucoup de musique contemporaine.

Qu'est ce que ça évoque pour vous les bruits de la ville ?

"Oh il y a des millions de bruits mais il y en a un qui m'excitait par-dessus tout quand j'étais gosse, c'était le bruit des pelles, l'hiver, le matin. Je me réveillais et j'entendais ce bruit sur le ciment, cela voulait dire qu'il avait neigé. L'idée qu'il avait neigé, c'était la joie parce qu'à New York, quand il neige, il y a au moins un mètre, alors la vie et la ville étaient totalement transformées. Et peut être on fermerait l'école."

Deuxième article:

Votre livre "New York" ressort aujourd'hui dans une version renouvelée. Pourquoi?
Ces derniers temps, je voulais faire le point sur ce que j'ai entrepris en photographie. J'ai revu toutes mes planches-contacts, et le tiers des photos de cette nouvelle édition est inédit. De plus, j'avais envie d'une mise en page plus simple. A l'époque, je trouvais les livres photographiques trop académiques, mais j'ai un peu poussé. A dire vrai, je n'aime plus beaucoup le livre original qui est maquetté comme une bande dessinée, avec parfois vingt photos à travers la page. Je voulais faire des mises en page et des photos aussi incompréhensibles que la vie. C'était une volonté de désacraliser la photo bordée de blanc.

Là, il n'y a plus de blanc du tout?
Les gens vont trouver que c'est trop dense, mais tant pis. Pour moi, c'est une façon de montrer ce côté envahissant de New York, où de grotesques rumeurs circulent comme dans les romans de Dostoïevski. Avec le livre original, j'ai traduit cela de façon graphique, avec des photos dans tous les sens. Là, je l'ai fait comme un film.
New York, Rome, Moscou, Tokyo, vous avez publié quatre livres majeurs sur quatre mégalopoles.
Lequel préférez-vous?
New York est pour moi celui qui compte le plus. J'avais 26 ans et je m'étais mis en tête de tenir un journal photo qui rendrait compte du choc de mon retour.

Vous avez un bon souvenir de votre enfance à New York?
On a toujours un bon souvenir de son enfance, même si l'on a vécu dans la zone. Je suis né au croisement de la 110e Rue et de la 5e Avenue. La 110e Rue, c'est le début de Harlem qui, à l'époque, était un quartier juif petit-bourgeois. Mon père tenait un magasin de vêtements, mais on n'était pas riches. Quand on voulait aller au cinéma, il nous arrivait de rassembler nos bouteilles pour récupérer la consigne. J'avais déjà une dent contre cette grosse pomme de New York.

Qu'est-ce qui vous a le plus frappé quand vous êtes revenu?
Je suis parti à 18 ans pour faire mon service militaire en Europe. Quand je suis revenu, j'ai trouvé que New York, c'était Plouc-Ville. C'était une ville inconfortable et corrompue où rien ne marchait. Même aujourd'hui, il n'y a qu'un supermarché pour 15.000 personnes parce que le mètre carré est trop cher et que les mafias réglementent tout.

C'était facile à l'époque de faire des photos dans les rues?
Oui, et ce n'était pas courant. Les gens étaient surpris ou flattés. Bizarrement, c'était plus facile de les photographier que de les regarder. Parce qu'à New York on te demande toujours: "Qu'est-ce que tu regardes?" Et si tu réponds: "Toi", on te dit: "Ah oui! qu'est-ce que tu me cherches, connard?" "Ben, rien." "Ah, j'suis rien?" Ça peut monter très vite.

C'était la société de l'époque qui était violente ou vous qui nourrissiez une certaine violence à l'égard de la société américaine?
Il m'arrivait de provoquer des gens. Je pouvais dire à des gamins: "Fais le dur", et ils le faisaient. Ces photos sont souvent lues au premier degré. Il y aurait danger absolu à traîner aujourd'hui dans certains quartiers.

Ne peut-on pas voir dans votre agressivité les prémices de la violence qui allait surgir de cette ville quelques années plus tard?
Vous savez, l'idée d'un New York violent n'était pas nouvelle. J'étais nourri des Scarface et Public Enemy. Weegee a fait toute sa carrière dans les commissariats de police pour photographier les macchabées. Adolescent, je lisais les muckrakers (remueurs de merde) comme Upton Sinclair, Dreiser ou Jack London. A travers la photo, je voulais dire un tas de choses sur l'Amérique, c'est vrai, mais il ne faut pas oublier que, venant de la peinture, j'étais tout autant préoccupé par la forme.

Justement, "New York" a été refusé aux Etats-Unis et édité à Paris. Qu'est-ce qui a choqué les Américains, la forme du livre ou la façon de présenter la ville?
Vous savez, si un photographe concevait un livre sur Paris où l'on ne voit que Barbès, le métro, les Halles, les dealers et les putes, la plupart des éditeurs diraient non. C'était encore plus vrai il y a quarante ans. J'ai présenté New York sous son vrai jour: minable. On m'en voulait aussi d'être un expatrié. Robert Frank a sorti deux ans plus tard les Américains, qui montraient aussi une Amérique minable. On lui en a peut-être moins voulu car il vivait là-bas.

Commenter cet article

Lady Domi 29/10/2006 15:05

Passionnant !Merci, y.